cYberPoète

mardi 28 février 2006

La Force - Louis Aragon



Nous avons fait le bien comme ils ont fait le mai
Nous avons empêché d'écraser un aveugle
Un jeune automobiliste inexpérimenté
    Premier point
Puis tendant une main avant tout secourable
Nous avons traversé le boulevard Péreire
Avec une maman de nourrissons chargée
    Deuxième point
Nous avons salué tous les enterrements
Nous avons écrasé de mépris et d'insultes
Tous les godelureaux et les autres vauriens
    Troisième point
Nous avons prodigué dans notre ardeur naïve
Des encouragements à tous les bons vieillards
Aux travailleurs aux enfants de l'école aux veuves
    Quatrième point
Aux orphelins aux employés du métropolitain
Aux cireurs de bottines aux professionnels
De la parole aux petits télégrapbistes
    En un mot
Comme le brave empereur Trajan
On peut bien dire par ce joli soir lumineux
Que nous n'avons pas tout à fait perdu notre journée

(LE MOUVEMENT PERPÉTUEL, 1926.)

Edition Poésie Gallimard

mercredi 22 février 2006

René Daumal - L'errant



Il courait, il courait, le malheureux,
sous la lune et dans les cendres,
son pied glissait sur les plages
et la forêt vierge arrachait ses cheveux.


Il courait, il courait comme un fou,
gesticulant de ses longs membres noirs;
la neige pénétrait son sang,
le sable sa cervelle.


Dans chaque capitale il trouvait des amis
au fond d'un café des faubourgs,
ils l'embrassaient, lui donnaient de l'alcool,
des cigares et des femmes aux yeux bêtes.


Il caressait leurs cheveux,
il mangeait une assiettée de soupe et s'en allait,
ses grands bras ridicules
levés vers un ciel gris et jaune.

Ah! qu'il en avait des amis, des amis,
de vrais amis de par le monde,
il courait, il courait sur les routes et les plages,
parce que ce n'était jamais cela.


Il court encore, mes amis, mes amis,
ne prenez pas cet air stupide,
un oeil de trop, un nez de moins,
et chaque fois le tableau est manqué.


Il court, il court, et dans les bars des faubourgs,
on discute de son cas;
les piles d'assiettes tombent des bras des servantes, chacun rentre chez soi seul, se mordant les lèvres.


Il tourne, il tourne, mes amis,
à s'en rompre les artères.

Le contre-ciel - Poesie Gallimard

lundi 20 février 2006

Pierre Reverdy - Chemin tournant




 

IL y a un terrible gris de poussière dans le temps
Un vent du sud avec de fortes ailes
Les échos sourds de l'eau dans le soir chavirant
Et dans la nuit mouillée qui jaillit du tournant
    des voix rugueuses qui se plaignent
Un goût de cendre sur la langue
Un bruit d'orgue dans les sentiers
Le navire du coeur qui tangue
Tous les désastres du métier

Quand les feux du désert s'éteignent un à un
Quand les yeux sont mouillés comme
    des brins d'herbe
Quand la rosée descend les pieds nus sur les feuilles Le matin à peine levé
Il y a quelqu'un qui cherche
Une adresse perdue dans le chemin caché
Les astres dérouillés et les fleurs dégringolent
A travers les branches cassées
Et le ruisseau obscur essuie ses lèvres molles à peine décollées

Quand le pas du marcheur sur le cadran qui compte                                  

règle le mouvement et pousse l'horizon
Tous les cris sont passés tous les temps se rencontrent                                                             

Et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons
Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête
Des visages vivants
        Tout ce qui s'est passé au monde
Et cette fête
    Où j'ai perdu mon temps


Edition Poésie Gallimard

extrait de "sources du vent"

lundi 13 février 2006

Trottoirs


Joan Miró - La Demoiselle a Bascule

murmures en cascades
pleurs en eclats
elle attend en silence
elle attend que le loup
a la recherche de l'instant fugace
l'invite pour quelques dollars
à monter dans sa chambre.

samedi 4 février 2006

Villes Cube


Marc Chagall - Paris a travers la fenètre.


Je vis dans des villes
dans des amas de cubes
de bétons et de verres

Je vis loin des arbres
des forèts
Au creux des clairières
de bétons et de verres

Tous les jours des millions
d'autres moi mêmes
errent dans les vestiges
de grandeurs passées

Tous les jours
je les vois roder
A la rechercher de nourritures
Spirituelles
Quand les portes claquent
Faces aux ténèbres
Plus rien ne va vraiment
Plus rien ne peut étancher
La soif
Apaiser la faim
Le manque de cercles infinis