cYberPoète

mardi 26 septembre 2006

Pierre Reverdy - Reflux

QUAND le sourire éclatant des façades déchire le décor fragile du matin; quand l'horizon est encore plein du sommeil qui s'attarde, les rêves murmurant dans les ruisseaux des haies; quand la nuit rassemble ses haillons pendus aux basses branches, je sors, je me prépare, je suis plus pâle et plus tremblant que cette page où aucun mot du sort n'était encore inscrit. Toute la distance de vous à moi - de la vie qui tressaille à la surface de ma main au sourire mortel de l'amour sur sa fin - chancelle, déchirée. La distance parcourue d'une seul traite sans arrêt, dans les jours sans clarté et les nuits sans sommeil. Et, ce soir, je voudrais, d'un effort surhumain, secouer toute cette épaisseur de rouille - cette rouille affamée qui déforme mon coeur et me ronge les mains. Pourquoi rester si longtemps enseveli sous les décombres des jours et de la nuit, la poussière des ombres. Et pourquoi tant d'amour et pourquoi tant de haine. Un sang léger bouillonne à grandes vagues dans des vases de prix. Il court dans les fleuves du corps, donnant à la santé toutes les illusions de la victoire. Mais le voyageur exténué, ébloui, hypnotisé par les lueurs fascinantes des phares, dort debout, il ne résiste plus aux passes magnétiques de la mort. Ce soir je voudrais dépenser tout l'or de ma mémoire, déposer mes bagages trop lourds. Il n'y a plus devant mes yeux que le ciel nu, les murs de la prison qui enserrait ma tête, les pavés de la rue. Il faut remonter du plus bas de la mine, de la terre épaissie par l'humus du malheur, reprendre l'air dans les recoins les plus obscurs de la poitrine, pousser vers les hauteurs - où la glace étincelle de tous les feux croisés de l'incendie - où la neige ruisselle, le caractère dur, dans les tempêtes sans tendresse de l'égoïsme et les décisions tranchantes de l'esprit.

Edition Poésie Gallimard

dimanche 24 septembre 2006

André BRETON - Guerre

Je regarde la Bête pendant qu'elle se lèche
Pour mieux se confondre avec tout ce qui l'entoure
Ses yeux couleur de houle
A l'improviste sont la mare tirant �elle le linge sale les détritus
Celle qui arrête toujours l'homme
La mare avec sa petite place de l'Opéra dans le ventre
Car la phosphorescence est la clé des yeux de la Bête
Qui se lèche
Et sa langue
Dardée on ne sait� l'avance jamais vers o
Est un carrefour de fournaises
D'en dessous je contemple son palais
Fait de lampes dans des sacs
Et sous la vote bleu de roi
D'arceaux dédorés en perspective l'un dans l'autre
Pendant que court le souffle fait de la généralisation �l'infini de celui de ces misérables le torse nu qui se produisent sur la place publique avalant des torches �pétrole dans une aigre pluie de sous
Les pustules de la Bête resplendissent de ces hécatombes de jeunes gens dont se gorge le Nombre
Les flancs protégés par les miroitantes écailles que sont les armées
Bombées dont chacune tourne �la perfection sur sa charnière
Bien qu'elles dépendent les unes des autres non moins que les coqs qui s'insultent �l'aurore de fumier �fumier
On touche au défaut de la conscience pourtant certains persistent �soutenir que le jour va na�re
La porte j'ai voulu dire la Bête se lèche sous l'aile
Et l'on voit est-ce de rire se convulser des filous au fond d'une taverne
Ce mirage dont on avait fait la bonté se raisonne
C'est un gisement de mercure
Cela pourrait bien se laper d'un seul coup
J'ai cru que la Bête se tournait vers moi j'ai revu la saleté de l'éclair
Qu'elle est blanche dans ses membranes dans le délié de ses bois de bouleaux o s'organise le gilet
Dans les cordages de ses vaisseaux �la proue desquels plonge une femme que les fatigues de l'amour ont parée d'un loup vert
Fausse alerte la Bête garde ses griffes en couronne érectile autour des seins
J'essaie de ne pas trop chanceler quand elle bouge la queue
Qui est �la fois le carrosse biseauté et le coup de fouet
Dans l'odeur suffocante de cicindèle
De sa litière souillée de sang noir et d'or vers la lune elle aiguise une de ses cornes �l'arbre enthousiaste du grief
En se lovant avec des langueurs effrayantes
Flattée
La Bête se lèche le sexe je n'ai rien dit


1940-43
Signe ascendant - Gallimard


Henri Rousseau


"La guerre ou la chevauchée de la discorde"
Huile sur toile 114 x 195 cm
Musay d'Orsay, Paris
© RMN, Paris 1986

jeudi 21 septembre 2006

Rutebeuf - Le Dit des Cordeliers

I
Seigneurs, écoutez-moi, que Dieu vous prenne en gré,
vous entendrez combien chaque Cordelier accepte
d'endurer de souffrances en combattant les diables
qui nous sont envoyés plus de cent fois par jour.

II
Ecoutez donc d'abord d'où ces gens sont venus:
des fils de roi, de comte, se sont faits Frères Mineurs.
Dans le monde ils étaient grands, à présent si menus
qu'ils sont ceints de la corde et vont tous les pieds nus.
III
Il est clair que Notre Seigneur aima leur Ordre.
Quand saint François mourut, il invoqua Jésus:
en cinq endroits, je crois, Jésus marqua son corps,
ce qui nous montre que son âme est avec Lui
IV
Au jour du jugement, devant le tribunal
où Jésus-Christ fera justice des pécheurs,
saint François recevra ceux qui sont de sa race.
C'est pourquoi j'estime les Cordeliers plus que tout.
V
Ils s'encordent de la corde tressée de trois cordons;
à eux l'accord, à nous la discorde du coeur;
ils nous accordent d'être en discorde avec les péchés que nous avouons;
dans leur lit ils se tordent à cause de nos torts.
VI
Chacun de nous, c'est sûr, se détourne du bien,
chacun d'eux y retourne et soutient grand combat.
Nous nous faisons grand tort
quand chacun de nous dort, chacun d'eux souffre et prie.
VII
La corde signifie, là où les noeuds sont faits,
qu'ils défient le Malin, et lui et tous ses faits.
A qui en eux se fie, ses péchés, ses méfaits,
seront, n'en doutez pas, effacés et défaits.
VIII
Les Frères de la corde sont appelés Mineurs:
M vient en premier, ils en sont tous d'accord:
ils veulent sauver leur âme avant que Mort la morde,
et l'âme de ceux qui avec eux sont d'accord.
IX
E signifie plainte: en disant "Hé !" on se plaint;
par E l'âme fut à plaindre, Eve a brisé l'âme.
Le fils d'M vint à point: il ne souffrit point le poinçon du mal
M a disjoint l'âme du mal auquel Eve l'avait jointe.
X
La cane va, l'été comme l'hiver sur la glace,
pieds nus, à la recherche de sa nourriture.
Ainsi font les Mineurs. Dieu garde que nul glisse,
qu'il ne tombe en péché, qu'il ne perde Sa grâce!
XI
O est rond, O renferme en son centre un espace.
Le corps est rond aussi: il contient une place
où est un trésor, l'âme, que le Malin menace.
Dieu garde le corps et l'âme, que le Malin ne leur fasse mal!
XII
Rue de l'Epicerie ils vendent leurs épices:
ce sont de saintes paroles pures de tout vice.
La torte leur a fait tort, et telles sous leurs pelisses
leur ont tant tanné le poil qu'ils n'osent se montrer.
XIII
L'abbesse qui cloche la cloche du clocher,
le pape l'a convoquée pour la voir clocher.
Avant d'être rendue, elle a dû sautiller:
elle emporta la porte, elle qui n'aimait pas Dieu.
XIV
L'abbesse, qui est torte, leur a fait très grand tort:
là voilà hors d'elle si un fromage lui échappe.
Devant le pape, ceux qui avaient le droit plaidèrent contre le tort:
Le droit n'obtint pas son droit, la torte n'eut pas tort.
XV
Le pape a voulu leur rendre sa sentence,
car il sait bien qu'une femme s'aigrit pour peu de chose.
Il manda à l'évêque de leur permettre de rester,
si c'était possible sans créer de difficultés.
XVI
L'évêque tint conseil pendant trois jours ou quatre.
Mais les femmes sont querelleuses, il ne put les apaiser,
il vit qu'il fallait jour après jour les combattre:
son jugement fut que les Frères iraient s'ébattre ailleurs.
XVII
Ils avaient un dortoir, un réfectoire, une belle église,
vergers, prés, treilles: un endroit magnifique.
Les ignorants disent que c'est par cupidité
qu'ils l'ont quitté pour aller s'installer ailleurs.
XVIII
Si leur nouveau séjour était plus beau que l'ancien,
on pourrait le dire; mais ces gens sans cervelle voient
qu'ils s'en vont, eux qui remettent les dévoyés sur la bonne voie,
pour extirper le péché qu'ils savaient lié à cet endroit.
XIX
En cet endroit se commettaient d'affreux péchés:
en les extirpant ils en ont entendu de dures.
Mais que Jésus, dont le règne toujours perdure,
conduise celui qui les y a fait conduire!
XX
La queue du cheval protège toute la bête,
c'est son membre le plus vil, mais la mouche en a peur.
Nous avons bien des yeux, mais nous n'y voyons goutte.
XXI
Si l'eau était partout, qui a soif en boirait.
On voit le blessé désirer le médecin.
Et nous, qui chaque jour sommes chacun blessés,
n'avons cure du médecin et mourons de soif.
XXII
Le médecin devrait être là où sont les malades,
car les médecins apaisent les souffrances des blessés.
Les Mineurs sont des médecins qui nous donnent la paix:
c'est pourquoi ils ont pris le chemin de la ville.
XXIII
Leur place est au meilleur endroit de la cité,
car ils donnent la clarté à ce qui est obscur
et aux blessés ils rendent la santé.
A présent l'abbesse veut les bannir de la ville!
XXIV
Quant au seigneur Itier, qui est natif de Reims,
il dit qu'il mangerait des feuilles et des branches
avant qu'en son église ils confessent les premiers,
et que d'aller négocier lui fatiguerait les reins.
XXV
Monsieur le curé Itier devrait bien l'accepter.
Il a marié fastueusement parents et parentes;
avec les biens d'Eglise il leur a acheté du bétail:
les biens spirituels sont devenus terrestres.





mercredi 20 septembre 2006

Francois Villon


Orphelin pauvre, François de Moncorbier est recueilli par Guillaume de Villon, chanoine de Saint-Benoît. Il prendra plus tard le nom de son tuteur, qui l'inscrit à la Sorbonne, passage obligé pour qui veut devenir clerc ou magistrat. En 1452, il est licencié et maître ès arts.

Cependant, sa destinée sera beaucoup plus tumultueuse : il court les tavernes, se compromet joyeusement avec une population louche et pittoresque de joueurs, d'escrocs et de voleurs, tout en fréquentant la jeunesse dorée et nantie de l'époque. Il raffole de cette vie mouvementée, insouciante et périlleuse.

En 1455, il blesse mortellement un prêtre, Philippe Sermoise, lors d'une échauffourée provoquée par une certaine Isabeau. Il s'enfuit de Paris, erre en province et se lie à des malandrins aussi bien qu'à de grands seigneurs. C'est à cette même époque qu'il commence la rédaction des Lais ou Petit Testament.


Au bout de quelques mois, il réapparaît à Paris, commet un nouveau forfait : un vol au collège de Navarre. Puis, il s'évanouit dans la nature.

On le retrouve à Blois en 1457 à la cour de Charles d'Orleans, le poète fera apparaitre des oeuvres de Villon dans un manuscrit ou il compile ses oeuvres avec celle de ses courtisans. Il disparait de nouveau.

On retrouve sa trace dans un cachot de Meung-sur-Loire où il croupit, au pain sec et à l'eau, pour on ne sait quelle affaire. Il doit sa liberté à Louis XI qui distribue moult grâces à l'occasion de son récent avènement.

Revenu à Paris, il compose le Grand Testament, recueil de poésies et de ballades, dont la plus célèbre est la Ballade des Dames du temps jadis.

Nouvelle condamnation, vers 1463, après une rixe qu'il provoque avec trois de ses compagnons. Il subit la question avant d'être condamné à mort. Pieux aux heures sombres, il écrit alors la Ballade des Pendus, ou Epitaphe Villon. Sa sentence est commuée en bannissement. Dès lors, on perd sa trace.

lundi 18 septembre 2006

La pillule perdue

Sur une idée de KA

Les Productions Lewis Caroll vous presente :
"Des hauts et des bas dans les amours d'Alice"


ce matin, un lapin
est venu chez Alice
en quète de délice
en quète de festin

Ce matin un lapin
a menacé la belle
de parler à l'Eternel
de ses amours clandestins

De peur des represailles
la fille a donnée
au lapin effronté
les pillules magiques
que sa grand mère
un peu sorcière
lui a légué

"elles te feront grandir
elles te feront voyager
elles te feront partir
où a jamais rester"

Le lapin insatisfait
par le présent, le niais
poursuivit Alice
plein de malice
dans l'espoir d'obtenir
caresses et plaisirs

La belle avala une pillule
et diminua, diminua...

trop tard l'amant arriva
tel la phinule
Alice se mourrait
et le lapin courrait.