cYberPoète

dimanche 3 juin 2007

Guillaume Apollinaire - Il y a

    Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
    Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles
    Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour
    Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus autour de moi
    Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants
    Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Gœthe et de Cologne
    Il y a que je languis après une lettre qui tarde
    Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour
    Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
    Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour des pièces
    Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l'Arbre isolé

   
    Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l'horizon dont il s'est indignement revêtu et avec quoi il se confond
    Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
    Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T.S.F. sur l'Atlantique
    Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils
    Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico
    Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
    Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
    Il y a des croix partout de-ci de-là
    Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
    Il y a les longues mains souples de mon amour
    Il y a un encrier que j'avais fait dans une fusée de 15 centimètres et qu'on n'a pas laissé partir
    Il y a ma selle exposée à la pluie
    Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours
    Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur
    Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos
    Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais été à la guerre
    Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales
    Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s'ils les reverront
    Car on a poussé très loin durant cette guerre l'art de l'invisibilité

Guillaume Apollinaire - (1880 - 1918)

samedi 17 février 2007

Corruption

Michel Leiris

Les hommes
torturés dans leurs corps
et pourris jusque dans leurs mots
dont tant sont aujourd'hui déviés
de leur pôle naturel

Les choses
vidées de leur contenu
et devenues oripeaux
de la puante comédie
où le monde sue sang et eau

Le son singeant le pain
le bois changé en laine
la couleur rouge du vin
alors que le sang blémit sur les murs des prisons
ou brunit en se mélant à la boue

La terre prise pour tanière
la lumière obscurcie
la femme faite nié de larmes
et l'homme mué en pierre
dont chaque jour comme chaque nuit accroissent le silence

Faudra-t-il
ô victimes
être à votre tour bourreaux
pour rendre a leur destins les essences ?

Edition Gallimard - reproduction interdite

mercredi 3 janvier 2007

Charles Baudelaire - L'étranger

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?

Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.

Tes amis?

Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.

Ta patrie ?

J'ignore sous quelle latitude elle est située.

La beauté

Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.

L'or ?

Je le hais comme vous haissez Dieu.

Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire Étranger ?

J'aime les nuages... les nuages qui passent... là bas... là bas... les merveilleux nuages

mardi 5 décembre 2006

Benjamin Peret - Un malheur ne vient jamais seul

Les grues sont tombées sur l'amiante
avec leurs mains de poutres
gonflées de gaz étoilés
Un peu plus nous étions seuls
et c'eût été dommage
un lendemain de fête
Ce n'est pourtant pas gai
Une fête non plus
mais Jeanne d'Arc est heureusement morte
et les péniche coulées font l'amour avec elle
Un amour de cheval
qui ferait rire un Turc
A bàs les moineaux

extrait "Le grand jeu" - reproduction inderdite
edition Gallimard

lundi 27 novembre 2006

Villlon - Le grand testament


I

En l'an de mon trentiesme aage,
Que toutes mes hontes j'euz beues,
Ne du tout fol ne du tout saige
Non obstant maintes peines eues
Lesquelles j'ay toutes receues
Soubz la 'nain Thibault d'Aucigny
S'esvesque il est, signant les rues,
Qu'il soit le mien, je le regny.

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